
Porc non-halal, par essence.
Quand j’étais étudiant, j’habitais avec des colocs près de la rue Myrand.
Ceux qui connaissent le coin le savent, il y avait (y a-t-il encore?) une épicerie halal, au coin du chemin Ste-Foy.
Je me souviens encore de la première fois où j’y suis entré. Je m’étais adressé au type derrière le comptoir.
«Vous avez de la viande, ici?
- Oui! Oui! Oui, trrrrrrrès bonne viande!»
Et elle était vachement bonne leur viande. Ces merguez… Ho, seigneur, rien que d’y penser, un processus pré-digestif se met en branle dans mon organisme. Et leurs sandwichs… Ho, seigneur… Avec du taboulé, de l’humus, des feuilles de vigne, des salades de lentilles et de pois chiches. Si bons, si riches, si santé et si savoureux… Holala… Et des baklavas pour dessert… Un… ou dix, tiens. Hooooooo…
Je ne sais pas si ça avait à voir avec la qualité de leur viande, la manière dont les bêtes étaient abattues, je ne sais pas si c’était leur savoir-faire dans la préparation qui comptait ou si c’était simplement une vue de mon esprit, mais qu’est-ce qu’elle était bonne, cette verasse de viande! De l’agneau… Ho, seigneur, qu’il était bon leur agneau…
Tout ça pour dire que nous, mes colocs et moi, on s’était attachés à nos sympatiques arabes du coin de la rue Myrand. Tant et si bien qu’un jour, l’un d’entre nous est allé porté son cv pour y travailler.
«Tu veux trrrravailler pourrrrr nous!??
- Ben ouais… Je me cherche une job, pis j’aime vraiment ça venir ici, alors…
- Mais… Tu veux vraiment travailler pour nous?
- Ben ouais, je pense que je serais correct, je sais pas…
- Ha! Tu veux vraiment travailler pour nous! Ha merci! Mais je n’ai pas besoin de plus de monde, malheureusement… Mais, merci!»
À partir de ce moment, j’ai commencé à penser que la question dans les sondages pour évaluer le racisme des gens ne devrait pas être «Engageriez-vous un noir ou un arabe pour travailler dans votre entreprise?», mais bien «Accepteriez-vous de travailler pour un noir ou un arabe?». Bref, de lui être subordonné. Là, vous allez voir, on va commencer à jaser…
Mais bon, ce n’est pas tant de ça que je voulais vous parler aujourd’hui, mais bien de ce débat qui se met en place au Québec sur les abattoirs qui appliqueraient maintenant les normes halal. Plus simple de standardiser le processus d’abattage, semble-t-il, et ainsi de ne pas se priver du marché grandissant de la clientèle arabe qui, doit-on le rappeler, constitue aujourd’hui le troisième groupe ethnique le plus important à Montréal. Il semble que le débat fait rage en France depuis un bout.
Ben moi, ça m’interpèle tout ça. D’abord parce que, je pense que vous l’avez compris, j’ai un préjugé plutôt favorable envers la viande halal. Si cette façon d’abattre procure de la bonne viande, sécuritaire et tout, je ne considère pas la pratique antérieure comme faisant particulièrement partie de mon identité…
En fait, je sais pas vraiment c’est quoi de la viande halal. Ça a à voir avec les méthodes d’abattage, c’est ça? On égorge l’animal et tout? Et ensuitre on le saigne, c’est ça? Est-ce qu’il y a autre chose? Faut dire une petite prière avant ou après? Et sinon, comment on fait, autrement? Je veux dire, le «pas halal», là? Les animaux, ils les assoment, ils les électrocutent? Non, mais, dites-le moi, ça m’intéresse pour vrai tout ça, je vous le dis. Entre tous les courriels qui circulent sur Internet pour nous dire que PFK nous fait manger des poulets mutants, on ne sait plus où en donner de la croquette.
Je trouve en effet qu’on se désintéresse trop de la manière dont notre bouffe est faite. Je connais de zurbains qui n’ont jamais rencontré une vache en personne. Or, le manger, le «nourri», c’est assez important, dans la vie. Je pourrais d’ailleurs vous raconter cette histoire du type à qui on avait fait croire que les grosses balles de foin rondes dans la polythène blanche dans les champs étaient en fait une culture de guimauve… (Le «on» ici est à la troisième personne, je n’aurais jamais fait une chose pareille, vous savez bien…) Mais, bon, je m’égare…
Je m’intéresse à la manière dont ma bouffe est faite, donc, et je pense que tout le monde devrait faire de même. Je postule même que si on s’intéressait collectivement plus à ça, on verra tout naturellement beaucoup de comportements alimentaires évoluer, naturellement. Les enfants, tous devant La Semaine verte!
Bon, tout ça pour dire que moi, quand André Simard a fait sa sortie sur l’abattage halal, j’ai trouvé ça bien intéressant et j’ai trouvé que ça posait des questions essentielles.
D’abord, est-ce que c’est vrai que ça comporte un facteur de risque, dû à la rupture de la trachée et de l’oesophage lors de l’égorgement? (Égorgement? Égorgeage?) Je veux dire, ça ne veut sans doute pas dire que la viande halal est systématiquement empoisonnée (elle est tellement bonne!), mais s’il y a un facteur de risque, faudrait au moins le savoir…
En même temps, on me disait que l’abattage halal moderne avait plutôt pour pratique de, en quelque sortes, «poinçonner» la jugulaire et la carotide des bestiaux, ce qui revient techniquement à l’égorger, et qui conviendrait aux croyances des musulmans. Mais comme je vous dis, je ne le sais pas…
Ensuite, il y a l’argument du traitement réservé aux animaux. Si c’est vrai que la pratique est cruelle (on laisserait longuement mourir les animaux au bout de leur sang plutôt que de faire ça vite fait bien fait, après les avoir étourdis…), ben là, faudrait regarder ça… En même temps, quand on voit comment nos animaux sont élevés, dans le confinement, la surpopulation, la génétique qui crée ni plus ni moins que des monstres aux pis surdimensionnés, bourrée d’hormones et d’antibiotiques, ben on est déjà pas super exemplaires en la matière… Paradoxalement, ça viendrait peut-être justifier l’argument de la salubrité précédemment évoqué parce que, il faut le savoir, la viande que l’on mange ici, elle est malade. Beaucoup plus susceptible d’être vectrices de maladies qu’un majestueux buffle des steppes africaines ou qu’un agneau de pâturage… (Un jour, je vous parlerai de mon cousin qui élève des veaux à l’eau et au foin sec… Sont tellement bons…)
Ajoutons à ça une autre question d’importance, soit les pratiques de nos abattoirs. Un ami me dit il y a une impossibilité journalistique totale de rentrer dans les abattoirs. Personne ne sait ce qui s’y passe. Mêlez à cela une situation de monopole d’une famille finançant le parti libéral et faisant aussi dans les garderies religieuses dans la région de Montréal et on se dit qu’il y a vraiment quelque chose d’intéressant à regarder là-dedans…
En gros, donc, la vérité, c’est qu’on ne le sait pas vraiment ce qui en retourne. On ne le sait pas si c’est répandu, on ne sait pas si c’est dangereux, on ne sait pas s’il serait possible de faire mieux.
Bref, bien des questions à se poser, bien des choses à regarder et à discuter. Réfléchir. Ensemble. Des fois. Essayez, vous allez voir, ça fait pas mal.
Donc, moi, la sortie d’André, je l’aime bien, parce qu’elle pose plein de questions qui m’intéresse.
(Avant de conclure, transparence totale : J’aime beaucoup André Simard. Il vient de Métabetchouan! Ma maman étudiait sa bio avec lui au cégep, mon oncle Gaétan a fait sa médecine vétérinaire avec lui. Bref, André, c’est mon «bro».)
Mais là, je vois les réactions à sa sortie.
D’un bord, les «zouverts» : «POOUAHAHAHAHAHAHAHAH! Quel plouc!!!»
De l’autre, les «farmés» : «Je ne veux pas qu’on fasse souffrir ma viande! (Même si la traçabilité des aliments, que ma viande soit égorgée ou tuée par un ptit bonhomme avec un 2 par 4, je m’en contre-saint-ciboirais jusqu’à ce que l’enjeu prenne une couleur ethnique…) Si je vais en Arabie, je vais pas demander des spear ribs à l’ail!»
Bon, là, les enfants, Mononc Claude est tanné de vous le dire là, mais parlez-vous donc! Sortez de vos ornières et de vos petits campements idéologiques et commencez donc à faire ce que vous ne faites jamais : Poser des questions plutôt que d’offrir systématiquement le même raisonnement à tous les enjeux.
Pour parler en gros clichés débiles et inadéquats (m’a me le permettre aussi, je suis le seul qui s’en prive ça a l’air…), si vous, chers amis urbains vous vous en sacrez de votre nourriture, ben continuez à manger de la boucane pis du plastique. Pis vous, les gars de la campagne, nos ancêtres ont mangé de la viande égorgée pendant des siècles et ils n’en sont pas devenus mahométans pour autant.
Donc, je dis aux uns d’arrêter d’assimiler toute remise en question d’un comportement ethnique à une «fermeture à l’autre» et je dis aux autres d’arrêter d’assumer que tout emprunt à une autre culture est un recul du «nous», sinon on mangerait pas de pizza pis de spaghate au Québec (pis moi, je serais triste, parce que j’aime ça, du spaghetti…).
Bref, arrêtez de simplement refuser le débat. On est pas «finis», on va évoluer, on va continuer de changer. On est pas parfaits dans la manière qu’on reçoit les immigrants non plus, ni dans le plus, ni dans le moins. On veut se poser des questions, on va continuer de le faire.
Bref, faites comme André Simard et posez-en.
Pis si on prend la peine de discuter entre nous au lieu de se braquer à chaque fois de chacun de nos côtés, ben, vous savez quoi, on va peut-être même régler des problèmes et devenir une société meilleure.
Je vous le dis, ça va être magique.
Là-dessus, m’a allé me faire des merguez…
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