
La parade d'Halloween de «Molly's at the market»
Est-il possible de se décevoir soi-même en voyage?
Je veux dire, quand j’ai un ami qui hésite avant de partir en voyage, je lui réponds que je n’ai jamais rencontré personne qui ait été déçu d’avoir fait un voyage.
Rassurez-vous, je ne le suis pas. Mais je suis vraiment déçu d’avoir raté mon Halloween. Et c’est de ma faute.
Je vous l’ai déjà dit, l’Halloween, c’est une grosse affaire, aux États-Unis en général et à New Orleans en particulier.
Quand j’ai découvert que ce serait l’Halloween pendant mon passage, j’étais donc plutôt enthousiaste. Un gros festival de musique (The Voodoo experience, avec des gros noms comme Snoop Dog, King Britt, Blink 182, Fatboy slim, la réunion de Soundgarden), tout le monde déguisé dans les rues. Bref, un gros party.
Bon, déjà en arrivant, je me suis aperçu que les laissez-passer pour le festival étaient passés de 80$ à 150$ pour les trois jours (ma carence en anglais m’avait empêché de voir que c’était un prix de prévente…). Pour une seule journée, c’était 70$. Peut-être pas si cher que ça (le prochain que j’entends chialer contre le prix des macarons du Festival d’Été, je lui casse la gueule…), néanmoins, au-delà du budget que je m’étais fixé (et que j’ai déjà dépassé en certains endroits…).
Ceci dit, je n’étais pas trop déçu. Suivre le Festival m’aurait tenu trois jours en périphérie de la ville, sans trop visiter, sans trop profiter, sans compter que je devrais composer avec les horaires de tramway. Sauf qu’à chaque fois que je croisais quelqu’un en ville avec un bracelet du Voodoo, j’avais un petit pincement au coeur…
D’ailleurs, je pensais faire un «lieu commun» là-dessus, mais puisque j’en suis à verser un peu de fiel, ouvrons donc une parenthèse :
(Un Québécois en Amérique 5 : Les tramways à New Orleans, c’est vraiment de la marde!
Attention, ne vous méprenez pas. Vous ne m’entendrez pas ici critiquer le principe du tramway en général, mais le système de New Orleans, précisément. Sans doute motivé par un mélange de volonté de conserver l’aspect antique du truc et par souci d’économie budgétaire, c’est très archaïque comme système. Je viens de lire que c’est le plus vieux tramway encore en opération au monde. C’est bruyant, ça brasse en fou, ça avance par à coup, ça arrête à tout bout de champ (problème de courant…), ce qui, immanquablement, fait pousser un grand «Aaaaaaaahhhhhhhh!» aux locaux qui s’y trouvent et qui manque de faire tomber les passagers qui sont debout, en plus de causer une incapacité permanente à respecter les horaires. Par exemple, sur ma ligne, le tramway est supposé passer au 8 minutes. L’autre jour, j’ai attendu 40 minutes… mais ils sont arrivés 6 à la suite de l’autre. J’avais déjà vu ça avec la 800… Un retard de 10 minutes, sont arrivés 2 bus en même temps… On a un maudit bon système au Québec! Ajoutons, finalement, que le personnel est bête comme ses deux pieds, qu’il vous indiquera à quel arrêt descendre en soupirant et que, si vous avez de la misère à faire rentrer votre argent ou votre carte dans les fentes prévues à cet effet, ils vous aideront simplement en lançcant un «GO!» en pointant l’arrière de l’appareil. Je pense que je vais me mettre la fabrication de sucre à la crème, juste pour pouvoir en donner un morceau à chacun de nos gentils opérateurs du RTC ou de la STM que j’aurai l’occasion de rencontrer à l’avenir…)
Bon, pour en revenir à mon Halloween ratée… Vendredi, je vous l’ai raconté, j’ai fait la soirée sur Bourbon, samedi sur Frenchmen. Hier, j’ai été tranquille, j’étais brûlé raide. Puis, ça finit par coûter cher tout ça, partir de ton hostel au petit matin, manger à l’extérieur, t’acheter une couple de coussins (des livres, des cartes postales…), se payer une visite ou deux, les cover charge pour les bars avec spectacle… Bref, ayant vu pas mal tout le monde déguisé sur la rue depuis maintenant trois jours, je me disais que, l’Halloween étant un lundi, ce serait plutôt tranquille, le monde ayant déjà amplement lâché son fou.
Eh bien, je me trompais royalement. C’est ce soir-là que ça se passait.
Je suis parti tôt de mon hostel ce matin. Sac à dos sur l’épaule, j’ai passé la journée à visiter. C’est la journée où j’ai le plus marché. J’ai viraillé, me suis laissé me perdre, tenter de rejoindre une couple de musées et d’expositions, sans savoir que tout était fermé le lundi.
J’ai regardé la parade du bar «Molly’s at the marker» (la meilleure place du Vieux Carré, en passant, sur Decatur, un pub irlandais à des lieux de la débilité de Bourbon street). C’était vraiment cool. Puis, vers 19h30, je suis rentré dans un resto. C’était vraiment bien, je dois le dire. Assis au bar, j’ai eu du fun avec le personnel, ils m’ont offert des verres, y avait vraiment une belle barmaid… Mais crime, avant longtemps, j’étais fatigué, j’avais mal aux pieds d’avoir tant marché et, sans vous raconter ma vie dans le détail, ma carence en légumes, maintenant couplée à la bouffe particulièrement épicée ici, me fait souffrir d’un «inconfort» digestif (ahemmm…) à peu près permanent… (Et non, la bonne idée des marchés ne fonctionne pas ici : le French market doit avoir un mile de long – je l’ai marché plusieurs fois, rien qu’hier – et, sur à peu près 300 stands, y en a un seul qui vend des légumes.)
Donc, le staff du resto essayait de me garder avec eux, ils me disaient «si tu t’en vas, vas-t-en au moins sur Frenchmen, le party va être malade à soir!». Ils me disaient d’ailleurs que, pour eux, la plus belle soirée de l’année, c’était l’Halloween. Qu’à Mardi gras, c’était juste des touristes saouls, que les locaux cherchaient à quitter la ville, que personne ne voulait travailler ce soir-là, mais qu’à l’Halloween, c’était différent. Plus local, plus authentique.
Mais j’étais juste… épuisé. À plus fortes raisons que j’étais tanné de traîner mon sac à dos depuis le début de la journée (il est fiable ce sac Swiss Army à 30$ chez Costco, mais il est pesant…), c’est pas idéal pour aller veiller.
Je me rends compte de ce fait que, peu habitué à voyager, je choisis mal mes équipements pour chaque journée. Le jour où j’ai pris ma petite malette avec mon portable, j’ai regretté de ne pas avoir ma brosse à dent et je trouvais ça insécurisant de traîner ça à la vue de tous. Le jour où je n’ai pas pris de sac, j’ai regretté de ne pas avoir mon portable pour écrire et de ne pas avoir traîné de souliers pour en changer. Le jour où j’ai mon sac à dos, je le trouve embarrassant. Avec la distance et le manque de fiabilité du tramway, c’est une heure aller, une heure retour pour repasser de mon hostel à la ville. Pas évident de planifier un set-up pour une journée de marche et pour une soirée dans les clubs.
Et toujours cette douleur aux pieds et cet «inconfort» digestif… Tsé, je vous ai dit dans un précédent billet que j’étais surpris de ma difficulté d’aller vers les gens. Dans ces conditions-là, j’avais tu envie d’aller me faire des amis, vous pensez?
Alors, la mort dans l’âme, un peu déçu, j’ai payé ma facture (22$? Ça fait 4 heures que je mange et je bois dans cette place… – J’ai vraiment mangé en fou en plus, ce qui n’aidait en rien à mon état. – Ok, j’ai enfin rencontré des gens qui m’aimaient vraiment… Pis je les ai abandonnés. Bouhouhou!) et je suis reparti à mon hostel.
Et les rues étaient bondées. Plus que vendredi, plus que samedi. On était lundi et c’était LA grosse soirée. Et tout le monde, tout le monde, tout le monde étaient costumés. Maudit que je ne me sentais pas dedans… Je vous avais bien dit que j’essaierais de me trouver un costume, mais crime, ça aurait encore été du fric à dépenser. Pas donné dans les boutiques là-bas, vous l’aurez bien deviné.
Mais tsé, c’est plate en maudit… Tout le monde a des costumes de fou rire, pis c’est toi qui sens que t’as l’air innocent… Les gens avaient vraiment des beaux déguisements, élaborés, à des lieux de ce que j’aurais pu me bazouter ici. Je voulais passer l’Halloween, moi aussi! Je me sentais comment un petit gars privé de sa tournée de bonbons.
Pis maudit que les filles étaient belles… À New Orleans, faut que t’en mette un peu plus… Même la mariée cadavérique avait la traîne à ras le bonheur… Même la fille qui est déguisée en gars de l’Orange mécanique a un décolleté… plongeant… mais…
Mais… Mais… C’est Malory! (Je vous dis deux mots dans un précédent billet…) Quelle putain de coïncidence! Quelles étaient les chances que je tombe sur elle!?
Je ne dis pas un mot, c’est elle qui me voit :
«Hey! C’est extraordinaire! Je savais qu’on allait se revoir! On est tellement chanceux.
- Oui, ça doit être le destin…
- C’est sûr! Mais là, tu vas pas dans la bonne direction! On s’en va sur Frenchmen. Viens-t-en, c’est par là!»
Mais, cette fatigue… Ce mal de pieds… Ce sac à dos sur mes épaules… Cette absence de déguisement… Cet «inconfort» digestif… Et puis le fric…
«Ha… Écoute… Ma soirée est pas mal faite… Je suis épuisé… Je pense que je vais juste rentrer à l’hostel…
- Comment? Mais c’est Halloween! C’est LA soirée! Tu peux pas rentrer maintenant! Si y a un soir pour être en ville, c’est ce soir!
- Ha, écoute… J’espère qu’on va se reprendre… Mais là, je suis plus capable…»
J’ai tourné les talons, je suis parti. Je ne comprenais pas ce qui m’arrivait. Jamais, jamais, jamais auparavant, je n’aurais fait une chose pareille.
Je me disais que j’alais me réveiller, trouver mon second souffle. Tsé, j’arrive enfin à connecter avec quelqu’un, mais mon corps ne suit plus. Je devais me retourner, courir la rejoindre. Je me parlais : «Voyons Claude, qu’est-ce qui t’arrive? Aller, homme des tavernes! Prince des noceurs! RISE NOW!» Mais rien n’y fît.
J’ai repris le tramway merdique. Dans la direction où j’aillais, il était presque vide. Je regardais les tramways qui allaient dans l’autre direction, (en direction de Malory, en fait…) remplis à ras bord de gens déguisés qui s’en allaient faire la fête (il n’était pas minuit)… Et je me disais que j’étais peut-être venu à New Orleans pour enterrer ma jeunesse. Que ma vingtaine était en train de s’en aller, avec tous ces zombies, ces fantômes et ces vampires dans le car à ma gauche. Et je ne savais trop qu’en penser.
N’en doutez pas, je profite de la ville. J’ai passé la journée à arpenter les mêmes rues mille fois, sans jamais m’en lasser. C’est extraordinaire tout ce que je vois. Mais justement, c’est juste comme si j’avais l’impression d’avoir passé à côté de ce qui devait être le moment fort de mon voyage.
Un jour je dirai : Je suis déjà allé à New Orleans. On me demandera : C’était tu pendant le Mardi Gras? Je répondrai : Non, à l’Halloween, c’est mieux. Et on ajoutera : Ha ouais? Pis en as-tu profité? Et je répondrai : Pas vraiment. Et je passerai pour quelqu’un de plate.
Peut-être que mes intérêts changent dans le fond, c’est tout. Ce ne serait pas une si mauvaise nouvelle que ça.
Mais, pour l’instant, ceux qui me connaissent bien savent à quel point je déteste avoir le sentiment d’avoir manqué un bon party…
Ajout : Au moment de publier, une fille de l’hostel me dit qu’une personne a été tuée et sept autres ont été blessées dans une fusillade sur Bourbon et qu’il y a eu trois autres fusillades dans la ville hier. (Ça a la grosseur de Québec, New Orleans.) Bilan total : 2 morts, 15 blessés. Peut-être bien fait d’aller me coucher finalement…
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