L’argumentaire libéral ou la rhétorique infantile

28 juin

Jean Charest en séance de briefing…

 

Ils nous fascinent. Mais comment font-ils? Comment peuvent-ils dire le faux de manière aussi suave? Comment un tel sans gêne est-il possible? Et, plus troublant encore, comment cela a-t-il pu leur permettre de gagner si souvent? Les gens ne s’en rendent-ils pas compte? Et surtout, comment empêcher que cela n’arrive à nouveau?

En effet, après avoir consacré les trois premières années de mon passage au cabinet de Mme Marois à devoir expliquer autour de moi pourquoi le ton en chambre était si dur, voilà que ce sont mes amis, récemment initiés au suivi des travaux parlementaires par le conflit étudiant, qui m’interpèlent en me disant : «MAIS COMMENT FAITES-VOUS POUR LES ENDURER À VOUS INSULTER COMME ÇA DANS VOTRE FACE DEPUIS 10 ANS? NOUS AUTRES, ÇA FAIT JUSTE 4 MOIS QU’IL A COMMENCÉ PIS ON EST DÉJÀ PU CAPABLE!!! »

Eh oui, c’est dur… Pas pour rien qu’on pogne les nerfs… Des fois…

Jean Charest avec son attitude «slick», qui lui vaut d’être présenté comme un mononc sympathique un peu clown dans les émissions d’humour, semble toujours arriver à se sortir de tout. En «downsizant», en dépréciant, en banalisant. Rien ne lui colle dessus, on dirait. Pire encore, il semble arriver à prendre les casseroles qu’il traîne au pied et à les mettre dans les mains de ses adversaires. Il revient d’entre les morts. «Ce type a neuf vies, ma parole!» Comme on le dit dans Batman Begins, un homme, pour être craint, doit devenir davantage qu’un homme, il doit devenir un symbole. C’est ce que Jean Charest a bâti autour de lui, avec sa capacité à se sortir de tout. C’est le «Boris the bullet dodger» de la politique québécoise.

Quand je suis arrivé à l’Assemblée, j’ai constaté que mes collègues se creusaient la tête depuis des années pour dénouer l’énigme. Le Parti Québécois a présenté pendant neuf ans une opposition redoutable, exposant un à un tous les manquements de ce gouvernement inique. Pourtant, à l’approche d’une campagne électorale, Charest le procrastinateur se met subitement en marche et tente de donner l’impression qu’il arrivera encore à s’en sortir.

Eh bien, comme vous le savez, je suis un peu prétentieux et, aujourd’hui, j’affirmerai ceci : je l’ai percée, moi, l’énigme.

Oui oui! Me trouve bon de même, moi…

Écoutez bien ça.

La vérité, c’est que Charest et son équipe s’appuient sur la bonté intrinsèque et l’instinct parental qui se trouve en chacun de nous pour adopter la posture que prennent les enfants pour contrôler leurs géniteurs. Activant ainsi notre empathie et notre attitude très québécoise de dire «C’est pas important de savoir qui a raison, le plus intelligent, c’est le premier qui arrête!», ils arrivent à nous faire oublier tous leurs mensonges, au moyen d’une rhétorique infantile très affinée. Les stratèges libéraux se sont donc livrés à une analyse rigoureuse du comportement de la marmaille les entourant pour ensuite en appliquer les principes à leur communication politique. «Les enfants rois qui font la danse du bacon» ne seraient donc pas ceux que l’on pense, mais bien les membres du gouvernement.

Sceptique? Eh bien, je m’en vais vous le démontrer par le menu.

 

La défense «C’est pas moi qui a commencé!»

C’est la plus récente en titre. Jean Charest, accusé de recourir à la publicité négative, vous répondra «C’est le Parti Québécois qui a fait de la politique négative en premier!». Le but ne sera évidemment pas de convaincre du bien fondé de sa démarche, mais plutôt de se dégager de la responsabilité d’être celui qui a posé le geste. L’enfant voudra ainsi indiquer qu’il n’a fait que se défendre et qu’on l’a donc forcé à adopter ce comportement. Loin d’être l’agresseur, il est donc la victime. Pour un premier ministre qui tente de se faire réélire en tablant sur le concept de «responsabilité» que lui ont soufflé ses focus group, faut avouer que c’est plutôt moyen…

 

Une variante, l’accusation «Lui qui le dit, c’est lui qu’il l’est!»

Plus pernicieuse que la seconde, c’est l’approche qui permet à Jean Charest et à son ministre Robert Dutil de dire «Tous les partis le font…», lorsqu’on accuse le gouvernement libéral de tremper dans l’argent sale. Ainsi, le vieux rapport Moisan deviendrait aussi grave que le 35 % de 40 milliards qui risque d’être détourné dans la corruption. «Tous pourris, tous pareils!» Voilà l’idée que cherche à vous transmettre l’enfant libéral lorsqu’il dit : «Chu p’t-être pas fin, mais les autres sont pires que moi!»

 

L’approche passive-agressive ou le «Qu’est-ce j’ai faite?»

Vous connaissez l’air angélique que prend votre petit neveu quand vous vous rendez compte qu’il a dessiné sur le mur et qu’il vous dit «Regarde, yé beau mon dessin!» ou qu’il vient de briser quelque chose de précieux pour attirer l’attention? Eh bien, c’est au même procédé rhétorique que recourt le directeur des communications du parti libéral quand il vous dit «Ben qu’est-ce qu’elle a notre pub? Y a pas de montage, y a pas de commentaires. C’est pas négatif, c’est juste des images…» Tel l’enfant, lorsqu’il vous le dit, il le sait que son histoire ne tient pas. Ceci dit, il mise sur votre lassitude et votre dépassement face à une situation qui ne correspond à aucun de vos codes moraux, vous plaçant ainsi en situation de dissonance cognitive et de détresse émotionnelle. «Avec de la chance, se dit-il, je me serai taillé avant qu’il n’ait trouvé quelque chose à me répondre!»

 

La pensée magique du «T’es mort ou sinon je joue pu!»

Aussi connu dans sa variante «J’ai raison pis tu le sais!». C’est un réflexe ou le sujet objectivera son souhait, pour le présenter comme un fait avéré, se rappelant qu’un mensonge souvent répété finira par prendre l’allure d’une vérité indiscutable. C’est ce que Jean Charest fait lorsqu’il dit, rictus souriant et grandiloquent déployé «Plus jamais les Québécois ne feront confiance au Parti Québécois pour gouverner le Québec!» Ha oui, vous serez élus à jamais? Pour vrai? Z’allez abolir l’alternance? Ou encore «Pauline Marois A HOOOOOONTE de son carré rouge, il lui restera collé à la peau, À JAMAIS! Mouahahahaha! JE SUIS DIABOLIQUE!!! ». Ben oui, dude… Tiens, prends Amir, il le porte même pas aujourd’hui…

Un autre bel exemple nous a été offert cette semaine par Johanne Marcotte avec son billet de blogue portant sur la pub des casseroles intitulé «Aux péquistes : Avouez-le, vous avez honte!». Ben non Joanne, ça va très bien. On est de bonne humeur, les rouges nous ont offert une pub gratis pour répondre à tous ceux qui nous disent : «Amir est dans la rue, lui, contrairement à Pauline!». Sinon, Joanne, toi ça va? Prendrais-tu une camomille? C’est bon pour les nerfs…

 

L’appel à l’autorité ou le «Si t’arrêtes pas, je le dis»

Procédé que l’on verra probablement moins maintenant que la chef de la diplomatie québécoise, qu’on n’avait pas entendu depuis une couple de décennies, a décidé de «trasher» l’ONU, l’invitant notamment à s’intéresser à ce qui se passe en Syrie, au moment même où Kofi Annan entamait une ronde de pourparlers particulièrement sensibles. Un peu gênant donc. Avec 78, ça risque donc de prendre un certain temps avant que les libéraux en appelent encore à l’autorité judiciaire, fédérale ou internationale pour accuser le PQ de vouloir brimer les libertés des Québécois ou de donner une mauvaise image du Québec à l’étranger. Mais ça reviendra certainement. Ils sont tellement sans gêne…

 

L’appel à la culpabilité du «Tu veux jamais jouer avec moi»

Grand classique des dimanches après-midi pluvieux, l’enfant à qui l’on a refusé une gâterie, un lift chez un ami ou encore que l’on a puni, tentera de manipuler son parent en le prenant par où il est le plus vulnérable, soit sa culpabilité latente. «Tu t’occupes jamais de moi…» «Tu me dis tout le temps non…» «Je peux jamais rien faire…» La pro de cette attitude, au PLQ, c’est Christine St-Pierre. «Tu ne veux pas ta médaille, mais tu portes un carré rouge, facque t’es rien qu’un pas fin, violent pis toute…» «Le Parti Québécois vote contre la loi 103, mais lui non plus, il avait pas voulu recourir à la clause nonobstant en 2002, facque, hen…». Plus efficace si prononcé en prenant un air penaud et en baissant les yeux au sol.

 

Une autre variante, le «T’es rien qu’un pas fin» ou «T’as faite exprès!»

Ceux qui ont déjà vu deux enfants jouer ensemble connaissent ça.

«Ma sœur m’a fait mal!

- Ha non… C’est ça qui arrive quand on s’excite… Je suis sûr qu’elle a pas fait par exprès. Elle va s’excuser…

- Non! Non! Elle a vraiment voulu me faire mal!»

Par ce procédé, le sujet tente d’exagérer l’offense proférée par son vis-à-vis, pour l’avilir et augmenter son propre mérite aux yeux des autres. Convaincus que tous seront impressionnés par leur caractère héroïque à lutter contre le mal, c’est l’espoir que caressent les libéraux lorsqu’en réponse à une question sur les accommodements raisonnables, ils accusent le PQ de racisme ou encore lorsqu’on nous taxe d’être «opposés au développement économique et à la création d’emploi». Ouais. On mange des bébés aussi, on aime ben ça… Il y aussi la fois où Marc Tanguay, alors président du PLQ, avait lancé son retentissant «N’en déplaise à Pauline Marois, le Québec est ouvert sur le monde!». Ha oui, ça, faut le dire, elle aime ça ben fermé, le monde, Pauline… Ma préférée, de Jean Charest, souvent répétée : «Pourquoi le Parti Québécois veut-il faire mal aux Québécois!?» À chaque fois qu’il dit ça, on est à l’Assemblée nationale, dans l’antichambre, moi et nos recherchistes et on se dit : «Ouais, c’est vrai ça, pourquoi???» Pis on se met à se donner des bines. On a du fun en maudit pareil…

 

Et surtout le très classique et très général «C’est pas ma faute»

L’enfant doit apprendre à être responsable de ses actes. C’est en devenant adulte, en devenant justement «responsable» qu’il apprendra à dire «Oui, j’ai fait ça et je l’assume!». Processus difficile, mais libérateur, auquel Jean Charest a manifestement échappé. Ainsi, après neuf ans de pouvoir, les problèmes en santé sont encore attribuables au Parti Québécois. Qu’importe que les mises à la retraite (volontaires) des infirmières aient cessé d’avoir un impact moins d’un mois après l’arrivée au pouvoir de Jean Charest, en 2003. Qu’importe que la réduction du nombre de places en médecine ait été entamée par Lucienne Robillard en 1993 et qu’il faudra attendre la fin du mandat du PQ pour arriver à revenir au nombre d’admissions initial. «C’est la faute du PQ, bon!» On croit entendre un sanglot dans la voix quand ils le disent. En voilà un, un gouvernement responsable!

Le plus récent exemple, c’est la crise étudiante. Paraîtrait que c’est la faute de Pauline Marois si les étudiants sont restés dans la rue si longtemps… Heille, faut le faire quand même. Après neuf ans de pouvoir, ce qui va mal au gouvernement du Québec, c’est encore la faute du Parti Québécois au pouvoir. Voici maintenant que même dans l’opposition, on est responsable de ce que Jean Charest fait tout croche. Je suis admiratif. Je n’aurais jamais crû que le Parti Québécois avait le bras aussi long… Heureusement qu’on a un gouvernement responsable!

Ceci dit, on ne devrait pas s’étonner qu’un parti qui est historiquement si incapable de prendre ses responsabilités soit aussi celui quipense que nous ne devrions pas devenir un pays libre indépendant… Un pays responsable, en quelque sorte…

 

 

C’est ça qui est ça, donc. Voilà donc le mystère élucidé. Vous m’enverrez mes honoraires par chèque. Le problème avec les libéraux est le suivant : ils se comportent comme des enfants qui n’écoutent pas. Et qu’est-ce qu’on fait avec ça, des enfants qui agissent mal? On les met en pénitence. Pour un bon quatre ans, au moins… Mais moi, je dirais beaucoup plus!

Parce que vous savez, si c’était rien que de moi, «les Québécois ne feraient plus jamais confiance aux libéraux! Mouhahahahaha!». Sauf que moi, je le sais que ce n’est qu’un souhait très personnel.

 

Sinon, mes amis, en avez vous remarqué d’autres, de ces procédés rhétoriques qu’utilisent les libéraux? Je vous invite à m’aider à compléter ma liste en commentaires, j’en ferai éventuellement un deuxième billet.

6 Réponses to “L’argumentaire libéral ou la rhétorique infantile”

  1. L'Univers Automobile 29 juin 2012 at 10 h 10 #

    Très beau billet. Ce qui me sidère c’est que des astuces aussi enfantines fonctionnent.

    Ainsi, on fait nos petits trucs croches avec la communauté des affaires anglophone et on prétend vouloir défendre le français en faisant la lutte aux « Best Buy » de ce monde en leur demandant d’ajouter « électronique » à leur bannière. Futile. Et GM devra ajouter « automobiles » à leur logo? Les commercants incapables d’offrir un service en français, ça, on passe tout droit.

    Le contribuable moyen, désabusé, n’est plus surpris lorsqu’on parle de corruption. Les libéraux l’ont compris et les allégations sont si nombreuses qu’on peut se permettre de continuer à gaspiller les fonds publiques sans que personne ne s’y attarde. Pour avoir la sympathie de l’électorat, il suffit de donner des bonbons. L’éducation, la santé. l’environnement… on se dit intéressé pour bien parrapitre mais au fond, tout ce qui compte, c’est le divertissement. Un nouveau colysée par exemple… je vois déjà un Jean Charest arborant fièrement un chandail des Nordiques et relatant à quel point le hockey occupe une grande place dans son coeur.

    J’espère que nous serons plus vigilents.

    • BOURJOI 6 juillet 2012 at 13 h 55 #

      Ce qu’il y a à comprendre et hésitons à comprendre puisque cela risquerait se retourner contre nous est simplement que Jean Charest ose dire effrontément, ce que le PQ craignant de sembler primaire semble incapable de faire, dire tout simplement à haute voix ce que beaucoup de citoyens oseraient dire eux-mêmes s’ils étaient placés dans la même situation et les mêmes circonstances. Comme lorsqu’ils regardent une partie de hockey et s’identifient à celui qui coince un autre joueur contre la bande. Tiens toé, te v’là bien pris! Wow! Ça c’est mon homme! Y s’laisse pas faire! C’est comme ça que je serais moi aussi si j’étais à sa place. Si cela est de l’infantilisme, eh bien…n’oublions pas que notre nature a été formée par la nature durant des millions d’années et que cela fait proportionnellement très peu de temps que nous sommes en ville, peut-être même qu’en ce qui a trait à notre nature, nous n’y sommes pas encore. ;-)

      • V 6 juillet 2012 at 14 h 06 #

        Je pense quand même qu’il y a des manières plus adultes et matures de se défendre. On peut être dur en politique, voir brutal sans passer son temps à pleurnicher.

      • BOURJOI 6 juillet 2012 at 14 h 34 #

        Cela est désolant, j’en conviens, mais n’oublions pas que l’organe qui nous sert à penser (parfois) n’a pas cela comme fonction. Il est comme les autres organes occupé à faire vivre un corps et cela l’occupe à temps plein et en totalité. Depuis quelques siècles à peine nous tentons d’en faire autre chose qu’il ne sait pas encore très bien faire et tenter de l’y maintenir, pour l’heure, est voué à l’échec. Nous devons accepter ce que nous sommes avant nos idéaux desquels cet organe n’a, lorsque tout a été dit de l’inquiétude de vivre, que faire. C’est beau la maturité, c’est bien de la rechercher, mais elle n’est pas très bien distribué puisqu’elle ne vient pas sans conscience et que conscience ne vient pas sans savoir. Ce qui n’est pas déjà dans une tête, n’y occupe aucune place. Voir Kohlberg au sujet de la maturité. Il y en a plusieurs degrés qui ne sont pas ce que l’on croit généralement. Faudrait aussi lire Precht et Kahneman pour voir à quel point cela est peu répandu.

  2. jef lévesque 30 juin 2012 at 8 h 20 #

    bon billet Claude!

  3. BOURJOI 6 juillet 2012 at 15 h 02 #

    En quelques mots j’ajouterais. J’enseigne au secondaire en adaptation scolaire et y rencontre peu de difficultés. Tout simplement parce que les élèves perçoivent en moi (je suis d’Hochelaga-Maisonneuve. J’y ai été «drop-out». Y habite toujours) malgré mon statut d’enseignant d’un certain âge, une maîtrise dont je me sert aisément et une carrière en arts visuels (80 expositions et +) les mêmes valeurs qui les fait vivre.

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