De la cohérence aux Finances

19 mar

«L'honorable» Bourque, ministre des Finances éphémère

L’économie-d’abord-oui.

C’est le slogan, le moto, le letmotiv de l’action du gouvernement libéral.

Avant que le Parti Québécois ne quitte le pouvoir, fort d’avoir atteint le déficit zéro et d’avoir profiter de certaines des plus grandes années de croissance économique de la fin du XXe siècle, on se retrouvait dans la drôle de situation où, dans les sondages, les gens lui accordaient davantage de crédibilité économique qu’au Parti Libéral. Celui-ci remportait la palme en matière sociale, avec son engagement d’éliminer l’attente en santé dès le lendemain de son élection. («Moi, Jean Charest…») Bref, c’était le monde à l’envers.

Jean Charest ne pouvait tolérer que le PLQ se soit fait voler son «brand» économique, défendu si chèrement par Robert Bourassa et argument massu depuis des décennies pour empêcher la souveraineté. Aussi, plusieurs de ses premiers gestes furent employés pour détruire la crédibilité économique nouvellement acquise du Parti Québécois : Rapport Breton (relevant des raccourcis comptables que Jean Charest continue d’employer encore aujourd’hui), enquête sur la Gaspésia, traficottage des chiffres de la SGF, privatisation des sociétés Innovatech et modification du mandat de la Caisse de dépôt.

Depuis, personne ne conteste la toute-puissance libérale en matière économique. Sans trop challenger les chiffres, sans se demander ce qu’il en est vraiment, on l’accorde d’emblée aux Libéraux, l’économie, c’est leur patente.

Dans les prochains jours, avec les suites de l’exercice budgétaire de cette semaine, nous reviendrons sur la prétendue supériorité économique du PLQ, sur différentes plate-formes.

Mais aujourd’hui, avant de savoir ce qu’il y aura dans le budget demain, permettons-nous un petit survol de l’historique d’un des principaux choix politiques en matière d’économie qui s’offrent à un premier ministre, soit la sélection de son ministre des Finances.

Depuis le début de ce qu’on pourrait appeler l’ère moderne de la politique québécoise, chaque passage au pouvoir d’un premier ministre a été marqué par la présence concomitante d’un ministre des Finances fort. Unique élément de continuité dans un conseil des ministres où seul le PM est inamovible, incarnation et gardien de la vision économique et financière de ce gouvernement, les chefs de gouvernement avisés aiment s’en remettre à un «homme fort» aux Finances, dont la crédibilité, à terme, servira l’ensemble de son gouvernement. On emprunterait à la politique fédérale l’exemple de Paul Martin dans le gouvernement Chrétien.

Qu’en est-il au Québec?

Maurice Duplessis a eu Onésime Gagnon (1944-1958).

Jean Lesage a eu lui-même (1960-1966). (Il se suffisait pas mal généralement à lui-même, selon ce qu’on raconte…)

Les unionistes Daniel Johnson père et Jean-Jacques Bertrand ont tous deux fait confiance à Paul Dozois (1966-1969), avantageusement connu dans sa famille.

Robert Bourassa s’en remit à un libéral pur sucre lors de son premier passage au pouvoir, j’ai nommé Raymond Garneau (1970-1976)

Qu’aurait été le gouvernement de René Lévesque sans Jacques Parizeau (1976-1984) et ses complets trois pièces? Il est également connu pour avoir été celui qui aura unifié la triple-couronne des Finances, du Trésor et du Revenu.

Robert Bourassa II fît confiance à un autre libéral célèbre, Gérard D. Lévesque (1985-1993), bien connu comme recordman de la longévité en parlementarisme québécois, bien que François Gendron soit aujourd’hui à sa poursuite.

On ne retiendra que les gouvernements s’étant livrés à plus d’un exercice budgétaire pour rappeler le formidable tandem formé par Lucien Bouchard et Bernard Landry (1996-2001), puis le plus court passage de Pauline Marois (2001-2003) comme ministre des Finances de Bernard Landry et la surprenante reprise orchestrée, avec le Plan Agir, pour faire face aux conséquences du 11 septembre 2001.

Complètons cet historique en rappelant que, pour un gouvernement, un changement au ministère des Finances annoncent généralement le début d’une ère de calamités, un moment où le jeu des divisons internes et de la volonté de se planquer en prévision d’une défaite électorale amène parfois à préparer une nouvelle carrière. On évoquera l’exemple de Paul Martin remplacé par John Manley au fédéral, la nomination d’Onésime Gagnon au titre de lieutenant-gouverneur, remplacé par l’ineffable Johnny Bourque ou le départ de Jacques Parizeau au profit d’Yves Duhaime en 1984. Bref, quand on change de ministre des Finances, c’est habituellement signe que la fin du régime approche.

Et voilà ce qui nous amène à Jean Charest.

Jean Charest a beau diriger un «gouvernement-de-l’économie-d’abord-oui», il est aussi le premier ministre qui a offert à son gouvernement le moins de stabilité au ministère des Finances.

Jean Charest a inauguré son mandat avec Yves Séguin (2003-2005, 2 budgets).

Il l’a ensuite dégommé (Séguin a démissionné) et il l’a remplacé par Michel Audet (2005-2007, 2 budgets adoptés).

Audet ne s’étant pas représenté, il fût remplacé par Monique Jérôme-Forget (2007-2009, 3 budgets), dont personne n’a oublié l’humiliante démission quelques semaines après sa dernière réélection, agneau sacrificiel des promesses irréalistes de Jean Charest sur la crise, le déficit, les taxes et la Caisse aux élections de 2008.

Ce qui nous amène aujourd’hui à Raymond Bachand (2009-) qui déposera demain son troisième budget.

Précisons également que, paradoxalement, les budgets les plus marqués à droite furent présentés par les deux ministres connus comme étant les plus idéologiquement progressistes, alors que les budgets les plus généreux furent le fait des deux ministres adhérant au crédo néo-libéral. En effet, Yves Séguin, qui démissionna jadis pour protester contre la création de la régressive TVQ, présenta des budgets marqués par l’éphémère réingéniérie et le démantèlement des institutions économiques de l’État québécois et on se souviendra de Raymond Bachand, ancien péquiste et ancien PDG du Fonds de Solidarité de la FTQ, comme du ministre des Finances des hausses de tarifs et de l’élimination du consensus de la progressivité de l’imposition. Michel Audet, ancien PDG de la Fédération des chambres de commerce et actuel pourfendeur de réglementation gouvernementale, et Monique Jérôme-Forget, formée en économie à Londres et passionaria des PPP, présentèrent quant à eux les budgets marqués par les plus hautes augmentations de dépenses du gouvernement Charest.

Qu’est-ce que ça montre tout ça?

Est-ce que ça veut nécessairement dire que, parce qu’on a changé de ministre des Finances souvent, nous avons été mal gouvernés? Pas nécessairement.

Ceci dit, ça nous en dit très long sur la conception de la politique de Jean Charest et sur son (absence de) vision.

Le ministre des Finances constitue le poste économique le plus important pour un gouvernement. Il établi les prévisions de croissance économique et de croissance des revenus et des dépenses. Il octroie les ressources pour mettre en œuvre la stratégie économique du gouvernement. Il constitue le fil directeur de la réalisation de ses engagements. Au Royaume-Uni, on l’appelle «chancelier de l’échiquier». C’est un ministre au-dessus des autres ministres.

Pour Jean Charest, les postes de ministres, ce n’est pas une manière de veiller au bien-être du Québec. C’est une manière de remercier ses amis et de punir ceux qui l’ont mal servis. Est-ce vraiment différent pour les autres? Non, évidemment. Mais habituellement, le poste de ministre des Finances échappe à ces jeux politiques.

Jean Charest a nommé ses ministres à coup de «c’est à son tour». Contrairement à Jean Chrétien et René Lévesque, qui avaient compris qu’un ministre des Finances pouvait être un rival, il a puni Séguin de son indépendance d’esprit. Il a brûlé une ministre pour être réélu en 2008. Ses ministres n’ont pas eu de directives claires quant au plan de match du gouvernement, qui a été en perpétuelle modification depuis 2003. Avec pour résultats que les prévisions de hausse de dépenses n’ont jamais été respectées et que la dette a explosé. Et surtout, ce qui explique pourquoi personne ne croît le gouvernement quand il parle de son Plan Nord, tant le truc semble avoir été sorti d’un chapeau à la veille des dernières élections.

Bref, le Parti libéral comme gouvernement de «l’économie-d’abord-oui!»? C’est à voir. Mais il échoue déjà à un premier test, celui de la cohérence et de la stabilité au poste le plus stratégique pour la mise en œuvre d’une vision économique.

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